Vous connaissez la chanson. Les Français râlent pour tout, dit-on. Dans la vraie vie, ils se mettent en grève pour un rien, démontent ce que le gouvernement vient d'annoncer, et sont toujours partants pour en débattre une heure à table. Têtus, un brin arrogants, allergiques à l'autorité, jamais à court d'un avis : voilà la caricature.
C'est le genre de cliché dont on se moque en ligne et qui déroute les touristes. Mais prenez deux secondes pour y réfléchir vraiment. Comparez-le à la façon dont les gens s'en sortent sous des régimes où on n'a même pas le droit de râler. Et là, ce côté « bien français » ressemble tout de suite moins à un sport national qu'à quelque chose qui garde la démocratie en vie.
Une culture bâtie sur le refus de faire confiance les yeux fermés
L'écrivaine américaine Edith Wharton a vécu en France pendant des décennies. Au début du XXᵉ siècle, elle a essayé d'expliquer les Français aux Américains. Pour elle, les usages français venaient d'une civilisation bien plus ancienne, et bien plus rudement éprouvée, que la civilisation américaine. Des siècles d'invasions, de bouleversements et de reconstructions, disait-elle, avaient laissé aux Français un attachement farouche à leur pays et à leurs institutions, et en même temps, l'habitude de s'accrocher aux règles longtemps après qu'elles aient cessé d'avoir un sens évident.
Que cette histoire explique entièrement ou non la culture politique française, elle montre en tout cas quelque chose qu'on voit encore aujourd'hui : des gens attachés à leur pays et à ses institutions, mais qui se méfient profondément de ceux qui, à un moment donné, les dirigent.
C'est à peu près ça, le réflexe politique français, en résumé. Ajoutez la Révolution là-dessus, et vous obtenez une culture politique où contester le pouvoir ressemble moins à de la rébellion qu'à quelque chose que les citoyens font, par nécessité, pour défendre des valeurs fondamentales.
Ce qui se passe quand on n'a jamais l'occasion d'exercer ce réflexe
Retournons maintenant le tableau. Regardons ce que constatent vraiment chercheurs et journalistes quand ils étudient comment on pense dans les pays où contester le pouvoir peut vraiment vous attirer des ennuis.
Anton Shirikov, politiste à l'université du Kansas, étudie comment la propagande d'État fonctionne dans des pays comme la Russie de Poutine. Sa conclusion, ce n'est pas que les gens seraient des automates qui gobent tout ce que dit la télé. C'est presque l'inverse : beaucoup de gens ne croient pas vraiment la propagande, mais ils la prennent au sérieux, parce qu'elle colle à ce qu'ils pensent déjà. Autrement dit, la propagande n'a presque jamais besoin de convaincre à partir de rien. La plupart du temps, elle se contente de confirmer ce que les gens pensaient déjà.
Des chercheurs du King's College de Londres ont trouvé un mécanisme tout aussi inquiétant. Dans une expérience menée auprès de milliers de personnes en Russie, ils ont montré que lorsque les médias autoritaires « démontent » à l'avance les affirmations adverses, ça ne se limite pas à discréditer une histoire précise. Ça peut désorienter les gens au point qu'ils ne savent plus ce qui est vrai, ni qui est responsable de quoi. La confusion devient une arme, au même titre que la conviction.
Vu de Corée du Nord
Les reportages de terrain en Corée du Nord montrent une version encore plus extrême de la même stratégie. Le régime n'a pas seulement peur que des informations venues de l'étranger arrivent jusqu'à ses citoyens : il a peur de la comparaison. Dès qu'une personne regarde une série étrangère passée en fraude, elle comprend que sa vie n'est pas obligée de ressembler à ça, et tout le récit officiel commence à se fissurer. Le vrai objectif de l'État, ce n'est donc pas seulement de cacher l'information. C'est de contrôler la façon dont les gens comprennent la réalité qu'ils ont sous les yeux.
Cette distinction compte aussi pour la comparaison avec la France. Une démocratie ne se protège pas juste en donnant accès à l'information. Elle se protège en laissant les gens contester la façon dont cette information est interprétée.
Le fil rouge
Dans chacun de ces cas, la propagande fait plus que vendre des mensonges. Elle profite de gens qui ont arrêté de remettre en question ce qu'on leur dit, usés par la peur, la fatigue, ou tout simplement par l'envie de suivre le mouvement.
Que ce soit l'indifférence en Russie ou le conformisme imposé dans d'autres régimes autoritaires, le même problème revient sans cesse : les gens ont arrêté de traiter le scepticisme comme une habitude normale, du quotidien. C'est précisément cette habitude que les Français ont gardée, envers et contre tout.
Pourquoi un scepticisme « pénible » est en réalité une qualité
Voici ce que ce réflexe culturel change concrètement :
- Il rend les grandes annonces plus difficiles à avaler d'un bloc. Les gens ont l'habitude de se demander ce que le gouvernement ne dit pas, du coup même une annonce officielle sûre d'elle finit par susciter plus de questions que de réponses.
- Il rend le désaccord public normal. Débattre ne passe pas pour un acte de défi, ça passe juste pour quelque chose d'ordinaire. On peut ne pas être d'accord à voix haute sans que ça soit vu comme une menace pour le système.
- Il permet de critiquer les institutions tout en y étant attaché. C'est différent d'un choix imposé entre loyauté aveugle et rejet total.
- Il garde la contestation et le désaccord dans la case « socialement acceptable » plutôt que « socialement risqué ». Contester l'autorité reste quelque chose qu'on fait à voix haute, pas quelque chose qu'on apprend à garder pour soi.
Ça ne veut pas dire que les gens sceptiques savent d'office ce qui est vrai. Ils ne le savent pas. Mais le scepticisme force les affirmations à sortir au grand jour, là où on peut les contester, les comparer, en discuter. Un gouvernement peut toujours mentir à une population sceptique, il a juste beaucoup plus de mal à imposer sa version des faits comme la seule que les gens acceptent d'envisager.
Rien de tout ça ne garantit un bon résultat, d'ailleurs. Le scepticisme peut tourner au cynisme, et le cynisme peut être tout aussi paralysant que la confiance aveugle. Le fait de baisser les bras et de se taire, même quand on ne croit pas le discours officiel, c'est peut-être justement ce qui empêche certains de réagir : si rien de ce qu'on dit ne change quoi que ce soit, à quoi bon discuter ?
Il y a pourtant une vraie différence entre baisser les bras et rester sceptique. Dans le premier cas, on arrête de s'y intéresser parce que débattre semble inutile. Dans le second, on continue à poser des questions parce que c'est simplement ce qu'on fait. Dans sa meilleure version, le modèle français penche clairement du côté du second : bruyamment, et sans arrêt.
Et si davantage de gens râlaient comme les Français ?
Voici la vraie question intéressante : que se passerait-il si davantage de sociétés rendaient ce réflexe normal ?
D'après les recherches citées plus haut, la propagande autoritaire a besoin de deux choses pour fonctionner. La première, un stock de croyances déjà là, sur lesquelles s'appuyer. La seconde, une population trop fatiguée, trop apeurée, trop perdue ou trop désabusée pour remettre en question ce qu'on lui dit. Une culture qui traite le fait de râler, de manifester et de douter ouvertement de l'autorité comme parfaitement normal enlève une partie de ce carburant. C'est beaucoup plus difficile d'obtenir de l'adhésion ou de la confusion dans une salle pleine de sceptiques, le genre de salle où les gens demandent d'instinct : « attends, qui dit ça ? »
Ça ne veut pas dire copier la bureaucratie française ou les grèves françaises telles quelles. Ça veut dire que l'habitude de fond, traiter la remise en question comme un droit qu'on exerce tous les jours plutôt que comme un dernier recours, est peut-être l'une des défenses les plus faciles à emprunter pour une démocratie face à la manipulation.
Le but, ce n'est pas une société où tout le monde est en désaccord sur tout. C'est une société où le désaccord reste normal : où on s'attend à ce que les affirmations officielles résistent à l'examen, et où personne n'a besoin d'un courage particulier pour dire « je ne suis pas convaincu ».
Ce que j'en retiens
La réputation des Français, qui seraient difficiles, ce n'est pas juste un trait de caractère dont on rigole autour d'une bière. Comparez-la à ce qui fait tourner les machines à propagande dans les régimes autoritaires, et elle ressemble à l'exact opposé de la passivité. Une société qui n'arrête pas de discuter avec son propre gouvernement, c'est plus difficile à contrôler.
Alors la prochaine fois que quelqu'un se plaint que les Français sont « ingouvernables », c'est peut-être justement là tout l'intérêt.